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Par ALEXANDRA SCHWARTZBROD

Depuis décembre 2010, la France dispose d’un système de surveillance des échanges entre pays du Sud dans des domaines clés comme l’armement ou le nucléaire. Grâce à une sélection des données accessibles sur le Web.

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Les nouveaux espions ne rasent pas tous les murs et ne prennent pas toujours des risques inconsidérés. Certains sont assis derrière leur ordinateur et se contentent de fixer leur écran. Ceux-là pourraient presque être vous et moi. Ce sont juste des fonctionnaires connectés à un système inédit, baptisé Osiris.

Conçu par la CEIS (Compagnie européenne d’intelligence stratégique), une petite société française d’intelligence économique, pour la Délégation aux affaires stratégiques (DAS) du ministère de la Défense, ce système vise à surveiller rencontres à haut niveau et échanges technologiques entre pays du Sud dans les domaines clés de l’armement, de l’aéronautique et (un peu) du nucléaire civil. Quatre-vingt-seize pays sont scrutés à la loupe via 546 sources «ouvertes» : médias, ministères, think tanks et aussi blogs (grosses sources d’infos qu’on appelle ici «idiots utiles»).

Les pays du Sud, c’est quoi ? Tel que le définissent les concepteurs d’Osiris, le Sud regroupe grosso modo les pays non membres de l’Occident «otanien», sauf qu’il exclut le Japon et l’Australie, mais comprend la Turquie et Israël. Opérationnelle depuis décembre, cette base de données permet, à l’aide de mots-clés, de visualiser l’information en continu sous forme de cartes, d’histogrammes ou de tableaux.

Jeux d’alliances

Prenons un pays et des dates au hasard : l’Iran du 21 septembre au 12 octobre 2010. Avec Osiris, il suffit d’un clic pour noter une grosse activité diplomatique sur cette période. Voyez plutôt. 21 septembre : Téhéran invite Ankara à coopérer dans l’espace et l’automobile (une info du Jerusalem Post) ; Ahmadinejad rencontre le président algérien Bouteflika sur le chemin de New York (sur le site d’Afrique Actu) ; 24 septembre : Pretoria laisse filer des technologies sensibles vers Téhéran malgré le tollé américain (The Guardian) ; 4 octobre : Le Caire et Téhéran vont être à nouveau reliés par des vols directs (Gulf News) ; 5 octobre : l’Iran et l’Erythrée décident de renforcer leur coopération (Ethiopian Journal) ; 6 octobre : le chef du Parlement iranien va se rendre en visite officielle au Kazakhstan (dixit le ministère des Affaires étrangères) ; 12 octobre : un avion chinois s’est ravitaillé en carburant sur le sol iranien en chemin vers la Turquie (Hurriyet Daily News)…

Mises bout à bout, ces infos en disent long sur les jeux d’alliances de l’Iran. Idem pour d’autres pays clés de la région, tels le Yémen, la Turquie ou Israël. En vingt minutes, Osiris permet de télécharger tous les articles faisant état des liens noués par l’un ou l’autre de ces Etats avec un autre. «On voit que ça démarre souvent par des visites de courtoisie et que ça se termine par des accords stratégiques», explique un expert.

Il y a deux ans déjà, les concepteurs d’Osiris partaient du principe que, dans le monde d’aujourd’hui, ce sont bien des relations Sud-Sud que peuvent survenir les modifications majeures des équilibres régionaux. Les révolutions qui secouent depuis plusieurs semaines les pays arabes montrent qu’ils étaient sur la bonne voie. Autre exemple, très concret : si Osiris avait été mis en place plus tôt, peut-être les industriels français du nucléaire auraient-ils pu s’apercevoir de l’intensification des relations entre la Corée du Sud et Abou Dhabi. Un rapprochement qui a abouti au rejet du réacteur nucléaire français EPR par les Emirats au profit de la technologie sud-coréenne. «On a tendance à se focaliser sur la Chine et l’Inde mais on voit bien que le danger économique, pour un pays comme la France, ce sont davantage la Turquie et la Corée du Sud qui commencent à nous concurrencer sur nos créneaux. Les Sud-Coréens, on les regardait sur l’électroménager et paf ! on les voit arriver sur le nucléaire et les trains à grande vitesse», note Bertrand Slaski, l’un des concepteurs d’Osiris à la CEIS, installée à Paris.

Pourquoi mettre en place un nouveau système de collecte d’informations alors que la France compte déjà bon nombre de services – plus ou moins secrets – constitués dans ce but – la Direction générale de la sécurité extérieure (DGSE) et la Direction du renseignement militaire (DRM) pour ne citer qu’elles ? Au ministère de la Défense, on explique que ces services sont principalement conçus pour traquer l’information cachée. En gros, ils ne s’abaissent pas à fouiller dans l’info publique… Or, à l’heure où tout est ouvert et couvert, de Google à Facebook, des agences de presse aux blogs, le renseignement crucial se trouve parfois là, sous nos yeux. Si évident qu’on ne le voit plus. «Les infos arrivent bien plus vite et en plus grandes quantités. Face à cela, l’administration est un peu désarçonnée, poursuit Slaski. Or, avec une bonne méthodologie et de bons outils, on arrive à faire le tri.»

Echanges tous azimuts

Le père spirituel d’Osiris se nomme Nicolas Regaud. Il est directeur adjoint de la DAS. «On vit la fin d’une parenthèse de domination occidentale. Aujourd’hui, les choses se passent ailleurs aussi, et il faut les suivre», dit-il. Spécialiste de l’Asie, Nicolas Regaud a très vite vu, au début des années 2000, monter le bouillonnement de cette zone avec des échanges tous azimuts destinés à doper des industries stratégiques embryonnaires. Alors basé au Secrétariat général à la défense nationale (SGDN), il propose l’idée d’Osiris, mais celle-ci tombe dans un trou noir. Trop tôt. Pas assez mure. Une fois arrivé à la DAS, il repropose l’idée, et son directeur, Michel Miraillet, lance la machine à phosphorer.

Un appel d’offres est émis en 2009. Il est gagné par la CEIS, une société d’intelligence économique discrète mais bien implantée dans le réseau industriel et militaire. Un contrat d’environ 200 000 euros sur trois ans pour concevoir et alimenter l’outil dans ses propres bureaux est signé dans la foulée.

La CEIS, elle, a été créée en 1997 par un ex-député UDF des Bouches-du-Rhône, Olivier Darrason, branché sur les questions de défense, donc proche des milieux de l’armement. Quand il se fait battre aux législatives cette année-là, Darrason décide de fonder sa boîte dans le créneau naissant en France de l’intelligence économique (prospective stratégique, risques opérationnels, transferts de technologie, lobbying). Bingo ! Quinze ans plus tard, la CEIS compte 85 consultants salariés et 30 experts attachés parmi lesquels des ex-chefs d’états-majors ou d’anciens préfets. Et des bureaux à Bruxelles, Pékin, Astana (Kazakhstan), Abou Dhabi et, bientôt, Moscou.

L’emplacement de la CEIS, boulevard Saint-Germain à Paris, est révélateur des relations qu’elle est parvenue à tisser . Des fenêtres du luxueux immeuble dont il occupe près de trois étages, Olivier Darrason a vue sur le ministère de la Défense, et ne se trouve qu’à quelques centaines de mètres de la Direction des affaires stratégiques tapie derrière un magnifique cloître, en plein cœur du quartier Latin. Une situation qui devra être à repensée quand l’ensemble du ministère de la Défense partira s’installer à Balard, dans le fameux «Pentagone» à la française, en construction en bordure de la capitale.

Dans toutes les langues

«Dans le domaine de la technologie, si on n’a pas d’avance, on est mort»,affirme Darrason. Dans les locaux de la CEIS, où la moyenne d’âge tourne autour de la trentaine, on trouve un desk, vaste bureau aux murs couverts d’horloges donnant l’heure sur chaque continent, peuplé de jeunes gens assurant un système de veille vingt-quatre heures sur vingt-quatre dans toutes les langues, ou presque. Et aussi la petite équipe (cinq personnes environ) chargée d’actualiser Osiris à chaque instant. Les administrations (Affaires étrangères, Bercy, Défense, Intérieur…) ont chacune un log-in qui leur permet d’y accéder. Trois mois après sa mise en place, Osiris semble avoir trouvé son public. «On est plutôt contents. Mais Osiris ne sera un succès que si les administrations s’en emparent. Si elles continuent à utiliser leurs favoris sur Internet, c’est mort ! Le plus grand danger, dit-on à la DAS, c’est la paresse intellectuelle.»

Les bons espions ne sont pas forcément ceux que l’on croit. Ils ne rasent pas systématiquement les murs et ne prennent pas toujours de risques inconsidérés. Certains sont juste assis derrière leur ordinateur et se contentent de fixer leur écran. Ceux-là pourraient presque être vous et moi. Ce sont simplement des fonctionnaires connectés au système Osiris. Conçu par une petite société d’intelligence économique, CEIS, pour le compte de la Délégation aux affaires stratégiques (DAS) du Ministère de la Défense, Osiris est un système unique en son genre qui vise à surveiller, à partir de sources «ouvertes», rencontres à haut niveau et échanges technologiques entre pays du sud dans les domaines clés de l’armement, de l’aéronautique et (un peu) du nucléaire civil. Les pays du sud, c’est quoi ? Le Japon et l’Australie sont-ils considérés comme des pays du sud par exemple ? Non, mon général. Le sud, tel que le définissent les concepteurs d’Osiris, regroupe la plupart des pays du monde à l’exception de l’occident «otanien», sauf qu’il exclut le Japon, l’Australie et le Canada mais comprend la turquie et Israël. Opérationnelle depuis décembre, cette base de données permet, à l’aide de mots-clés, de visusaliser l’information en continu sous forme de cartes, d’histogrammes ou de tableaux. Prenons un pays et une semaine au hasard: l’Iran du 21 septembre au 12 octobre 2010. Avec Osiris, il suffit d’un clic pour noter une grosse activité diplomatique sur cette période. Voyez plutôt: 21 septembre:Téhéran invite Ankara à coopérer dans les secteurs de l’automobile et de l’espace (une info du Jerusalem Post); Ahmadinejad rencontre Bouteflika sur le chemin de New-York (AfriqueActu); 24 septembre: Pretoria laisse filer des technologies sensibles vers Teheran malgré le tollé américain (le Guardian); 4 octobre: le Caire et Teheran vont être à nouveau reliés par des vols directs (Gulfnews); 5 octobre: l’Iran et l’Erythrée vont renforcer leur coopération (Ethiopian Journal); 6 octobre: le chef du parlement iranien va se rendre en visite officielle au Kazakhstan (Ministère des affaires étrangères); 12 octobre: un avion chinois s’est ravitaillé en carburant sur le sol iranien en chemin vers la Turquie (Hurriyet Daily News)…Mises bout à bout, ces infos parfaitement «ouvertes» en disent long sur les jeux d’alliance de Téhéran. Idem pour d’autres pays clés, tels le Yemen, la Turquie ou Israël. En 20 minutes seulement, Osiris permet de télécharger tous les articles faisant état des liens noués par l’un ou l’autre de ces Etats – en termes de coopération militaire ou de transferts technologiques – avec un autre Etat du Sud. Il y a deux ans déjà , les concepteurs d’Osiris partaient du principe que, dans le monde d’aujourd’hui, ce sont bien des relations «Sud-Sud» que peuvent survenir les surprises stratégiques et les modifications majeures d’équilibres régionaux. Les révolutions qui secouent depuis plusieurs semaines les pays arabes montrent qu’ils étaient sur la bonne voie. Autre exemple, très concret cette fois: si Osiris avait été mis en place plus tôt, peut-être les industriels français du nucléaire auraient-ils pu s’apercevoir de l’intensification des relations entre la Corée du Sud et Abu Dhabi, rapprochement qui a abouti au rejet du réacteur nucléaire français EPR par les Emirats au profit du réacteur sud-coréen. On ne mettra pas notre tête sur le billot mais c’est fort possible. «On a tendance à se focaliser sur la Chine et l’Inde mais on voit bien que le danger économique, pour un pays comme la France, ce sont des pays comme la Turquie et la Corée du Sud qui commencent à nous concurrencer sur nos créneaux. Les Sud-Coréens, par exemple, on les regardait sur l’électroménager et paf! on les voit arriver sur le nucléaire et les trains à grande vitesse!» explique Bertrand Slaski, un des concepteurs d’Osiris chez CEIS. Pourquoi mettre en place un nouveau système de collecte d’informations alors que la France compte déjà bon nombre de services plus ou moins secrets constitués dans ce but (la Direction générale de la sécurité extérieure (DGSE) et la Direction du renseignement militaire (DRM) pour ne citer qu’elles)? La réponse n’est pas évidente. Au ministère de la Défense, on explique que ces services-là sont essentiellement conçus pour rechercher l’information cachée. En gros, ils ne s’abaissent pas à fouiller dans l’information publique. Or, à l’heure où tout est ouvert et couvert, de Google à Facebook, des agences de presse aux blogs, le renseignement crucial se trouve parfois là, sous nos yeux, au vu et au su de tout le monde, si évident qu’on ne le voit plus. «Les infos arrivent aujourd’hui bien plus vite et en plus grandes quantités. Or, face à ça, l’administration est un peu désarçonnée, poursuit Slaski. Or, avec une bonne méthodologie et de bons outils, on arrive à faire le tri de façon assez efficace». Le père spirituel d’Osiris se nomme Nicolas Regaud, directeur-adjoint de la Délégation aux affaires stratégiques. Spécialiste de l’Asie, il voit très vite , au début des années 2000, monter le bouillonnement de cette zone avec des échanges tous azimuths destinés à doper des industries stratégiques embryonnaires. Alors basé au Secrétariat général à la Défense Nationale (SGDN), il propose l’idée mais celle-ci tombe dans un trou noir. Trop tôt. Pas assez mûr. Une fois arrivé à la DAS, il repropose l’idée et son directeur, Michel Miraillet, enclanche la machine à phosphorer. Un appel d’offres est lancé au printemps 2009. Il est gagné par une petite société d’intelligence économique discrète mais bien implantée dans le réseau industriel et militaire: CEIS (Compagnie européenne d’Intelligence stratégique). CEIS a été créée en 1997 par un ancien député UDF des Bouches-du-Rhône, Olivier Darrason, spécialisé dans les questions de défense et donc très proche des industriels de l’armement. Quand il se fait battre, en 1997, plutôt que de revenir dans le corps préfectoral dont il est issu, il choisit de créer sa boite dans ce créneau – alors naissant en France – de l’intelligence économique (prospective stratégique, risques opérationnels, transferts de technologie, lobbying…). Bingo! Quinze ans plus tard, CEIS compte 85 consultants salariés et une trentaine d’experts attachés parmi lesquels d’ex chefs d’Etat-majors ou préfets. Ainsi que des bureaux à Bruxelles, Pekin, Astana (Kazakhstan), Abu Dhabi et bientôt Moscou, excusez du peu. Mieux encore, CEIS est basé à Paris dans un endroit stratégique : le boulevard Saint-Germain. Des fenêtres du luxueux immeuble dont il occupe près de trois étages, Olivier Darrason a vue sur…le ministère de la Défense. Et il lui suffit de faire…disons…cinq cent mètres, pour se retrouver à la Direction des affaires stratégiques tapie derrière un magnifique cloître en plein coeur de Saint-Germain des prés un magnifique cloître, en plein coeur de Saint-Germain des Prés! Certes, cet emplacement stratégique sera à revoir très vite quand l’ensemble du ministère de la Défense partira s’installer à Balard, dans le fameux «Pentagone» à l’américaine, en cours de construction en bordure de la capitale. Mais, pour l’heure, CEIS veille… «Dans le domaine de la technologie, si on n’a pas d’avance, on est mort», affirme Darrason qui travaille ainsi à sécuriser un lien entre la France et le Kazakhstan dans le domaine des terres rares, ces métaux utilisés dans tous les matériels de haute technologie sur lesquels la Chine tente de garder la haute main. Dans les locaux de CEIS, où la moyenne d’âge tourne autour de la trentaine, il a installé un «desk», un système de veille fonctionnant 24h sur 24 dans toutes les langues. Et un système de recherche automatique d’informations avec des logiciels permettant de faire un premier tri de l’information «ouverte», dans une vingtaine de langues, avant que celle-ci ne soit triée une deuxième fois par des analystes.

One thought on “FRANCE: Osiris tient le Sud à l’œil

  1. Dommage que tu ne tiennes plus ton blog à jour, je viens d’en parcourir quelques article et ma foi c’était pas mal🙂

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